La musique représente-t-elle une dimension cathartique pour l’individu ? (réponse de Jonathan COE)

Lors du confinement de 2020 suite à la pandémie du Covid-19, le média The Conversation a prouvé que les individus n’ont jamais autant écouté de musique. Cette dernière a représenté une échappatoire tout comme un soutien moral pour celles et ceux qui sont plus rationnels. Les chansons ont été un moyen d’expression voire de revendication.
Jonathan COE, auteur britannique, avait déjà traité ce rapport entre l’imaginaire et la réalité en 2005 dans sa nouvelle 9e et 13e,  tirée de son recueil Désaccords imparfaits. L’auteur dépeint l’histoire d’un pianiste qui a un rapport si intense avec l’irréel que le lecteur finit par se perdre. Les notes s’envolent, tout comme son esprit.
Dans ces conditions, il serait intéressant de se demander si la musique représente une dimension cathartique pour l’individu ?
Cette étude confrontera le côté rationnel puis irrationnel de la nouvelle.


Sur les premières lignes de sa nouvelle, Jonathan COE emploiera un soin particulier à faire un parallèle entre le lieu où se déroule l’intrigue et la frustration de son existence, qu’il tente d’exorciser sur les touches du piano. La 9ème et la 13ème sont deux rues parallèles à New York. L’auteur insiste sur le fait que c’est un passage incontournable. Un endroit de transition. Tout comme sa vie. En effet, il peut être relevé “c’est le genre d’endroits où l’on ne fait que passer ; une simple étape. Enfin, c’est vrai pour les gens en général. Pour tout le monde, mais pas pour moi.”. En ce qui concerne l’instrument, la 9ème et la 13ème touche sont celles que l’on choisit pour initier une mélodie, pour vérifier si le piano est bien accordé.  En d’autres termes, David reste ancré dans la réalité lorsqu’il nous raconte son histoire. Il prend soin de nous faire parvenir ces détails afin de nous situer dans son parcours spirituel.

Force est de constater également l’amoncellement de verbes au conditionnel passé, au cours du récit.  Le pianiste, narrateur, part dans l’imaginaire lorsqu’il aperçoit une femme arriver au bar, sur son lieu de travail. Dès lors, une envolée lyrique naît. Il visualise ce qui pourrait être son avenir avec elle. Toutefois, il est remarqué qu’une part du protagoniste reste ancrée dans la réalité. Il écrit “j’aurais refermé le couvercle du piano”, “elle aurait serré son manteau contre elle”, “nous serions allés petit-déjeuner”. L’auteur prête une attention particulière aux modes et aux temps de conjugaison choisis pour signifier que le personnage garde une part rationnelle tout en développant de multiples hypothèses.


Cependant ces propos peuvent être nuancés car Jonathan COE montre, à diverses reprises, que la musique sert d’exutoire au pianiste. En effet, devant son instrument, le musicien laisse place à son esprit pour déterminer ce qu’il se passerait s’il avait approché l’objet de ses désirs. Dans son inconscient, la cliente s’appellerait Rachel. Tous deux iraient prendre un verre, après que David ait fini. Il l’aurait amené chez elle, ils auraient dormi ensemble. Le narrateur n’épargne aucun détail tiré de son imagination. “Le lendemain matin, nous serions allés petit-déjeuner au Perky Pig et, pour une fois, nous nous serions régalés.” “Notre fils Thelonious serait né quelques mois plus tard, puis notre fille Emily, deux ans après.”. La musique revêt une dimension où elle permet au protagoniste de purger les passions. Le lecteur comprend qu’il s’agit ici d’une solitude qui n’est exprimée qu’à travers l’art. David aimerait que Rachel soit artiste également (auteure à succès plus précisément) , avoir deux enfants, habiter un bel appartement. En somme, les voluptés de l’existence.

De plus, la musique est liée à l’ordre du désir et de l’intime. Grâce aux touches du clavier, on comprend que David détient un mal-être profond et tragique. Il ne peut aller de l’avant s’il ne se développe pas personnellement, s’il n’a pas confiance en lui. Il a besoin d’avoir plus d’assurance pour se réaliser et composer à nouveau. Jonathan COE dépeint un pianiste bloqué dans sa réalisation et dans son accomplissement, qui exploite explicitement la 9e et la 13e comme la dimension “de tous les possibles” afin de trouver l’inspiration, proposer de nouveaux morceaux et d’aller de l’avant. Le musicien a pleinement conscience de la prochaine étape de son existence mais la peur l’empêche de s’y rendre. Dans son rêve éveillé, David pense que Rachel serait une muse et que le succès de cette dernière serait une source de motivation qui lui permettrait de briller : “tandis que son livre grimperait sur la liste des meilleures ventes et raflerait des prix, moi, j’achèverais mon concerto pour piano, et l’avant-première, au Merkin Concert Hall, qui me verrait à la baguette et au clavier”. David aimerait devenir maestro mais il pense qu’il ne peut y parvenir s’il n’a pas quelqu’un d’inspirant comme Rachel à ses côtés. Le lecteur assiste alors à un cas de solitude urbaine. Une âme seule parmi la foule new-yorkaise. A la fin du concert donné, quand la spectatrice l’approchera dans la réalité pour obtenir une recommandation d’hôtel, David conseillera le Bed and Breakfast du coin. Il n’en profitera pas pour continuer la conversation.

Au terme de cette analyse, il a été remarqué que Jonathan COE utilise la musique comme métaphore pour représenter un personnage qui est à une étape intermédiaire de son existence. La 9e et la 13e représente une dimension artistique (sur le clavier) mais aussi touristique (à New York) qui offre un infini de passions et de destins brisés, comme celui de David, qui reste dans l’attente de parvenir à ses objectifs. Même si cette rencontre onirique a eu lieu, le pianiste ne parvient pas à composer, preuve qu’il a besoin de faire un travail sur lui-même. L’illustre la fin de la nouvelle où COE écrit “Je ne sais pas quel accord jouer ensuite. Je n’arrive pas à me décider.”. L’indécision est donc la clé du problème.

Michaël BRICE

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